Je suis parti presque froid, comme si le corps n’avait pas encore compris ce que l’esprit exigeait de lui. J’ai roulé six heures, cent vingt kilomètres de ligne droite, dans un paysage qui semblait arraché à une autre planète. Le désert rouge s’étendait sans fin, sans un arbre, sans une ombre, seulement cette route qui ne repose jamais, traversée par les camions et les trains qui hurlent au loin.
Au milieu de cette solitude, deux messages de mes filles sont arrivés pour la Fête des Pères. Ils m’ont donné une force nouvelle, une énergie que je ne soupçonnais plus. J’ai appris que ma petite-fille, qui aura bientôt quatre ans, avait écrit son nom en entier pour la première fois. Le vrai Julie, pas celui qu’on écrit pour faire plaisir aux grands-pères. Cette nouvelle m’a porté plus loin que n’importe quelle boisson énergétique.
J’écoutais en même temps le match entre l’Espagne et l’Iran, un fil sonore qui me reliait au monde, qui me rappelait que je faisais exactement ce que j’aime. Et j’en étais fier.
La route traversait des villages, ou plutôt des petites villes oubliées, posées là comme des survivantes de la Route 40. Par endroits, on avait conservé quelques fragments de la mythique Route 66, comme des reliques d’un passé qui refuse de disparaître. Une fois arrivé à l’hôtel, j’ai découvert que ma roue arrière était crevée. Je l’ai réparée dans la chambre, comme un mécanicien clandestin.
Puis je suis sorti. L’ambiance était typiquement américaine. Je suis entré dans un bar, j’ai commandé du poulet grillé avec une salade, et pour la première fois, j’ai bu un Coca au comptoir. La bière coulait à flots autour de moi. À droite de l’entrée, un restaurant débordait de monde. Les gens faisaient la queue, impatients, presque stressés, comme ces foules que j’ai vues en Chine.
Nous avons parlé de la Chine justement, et de l’ambassadeur du Maroc à Pékin, qui m’a envoyé une vidéo de la sortie du livre Salaud de Pékin. L’ambassadeur était présent, une journée pleine de bonnes nouvelles, de couture diplomatique et d’amitiés tissées au fil des années. Je l’ai remercié, comme on remercie ceux qui vous accompagnent de loin.
Le père joueur que je suis a aussi reçu une invitation de l’équipe du Maroc pour assister à un match. Mais je suis trop loin, perdu quelque part entre le désert et la route, et la voiture n’irait pas jusqu’à Marron.
