Étape 42 : Saint Louis, Missouri

Aujourd’hui, j’ai roulé sous un ciel gris, un gris qui m’a accompagné comme une protection naturelle. Les nuages formaient un toit au‑dessus de moi, et une petite pluie est tombée pendant mon parcours, une pluie fine qui m’a rafraîchi un peu, juste ce qu’il fallait pour me donner un souffle nouveau sans rendre la route dangereuse. Je suivais la Route 66, parallèle à l’autoroute, et je voyais défiler des milliers de camions, des monstres puissants qui montent les pentes comme des voitures, silencieux parfois, bruyants d’autres fois, mais toujours impressionnants. En les regardant, je repensais à 2024, quand j’ai traversé la mer gaspienne dans un cargo pour aller vers le Kazakhstan, pendant mon voyage Casablanca → Pékin. Quarante‑sept heures dans ce bateau, avec les chauffeurs de camions qui venaient de toute l’Asie. On était ensemble dans la cabine, on parlait, on partageait le thé, les histoires, les fatigues, les rêves. Certains venaient du Turkménistan, d’autres d’Ouzbékistan, du Kirghizistan, du Kazakhstan, de Chine. Ils transportaient des marchandises, des machines, des pièces, des produits qui traversent les continents. Leur vie est dure, loin de leur maison, loin de leurs enfants, loin de leurs habitudes. Moi, je fais ça pour le plaisir malgré les difficultés, mais eux, ils le font pour vivre. Dans le monde entier, j’ai du respect pour les camionneurs. Je n’ai pas vu beaucoup de camions en panne. Ils sont solides, bien entretenus. Les États-Unis sont immenses, les distances que je parcours sont longues, et eux doivent partir plusieurs jours loin de leur famille. Dans leur cabine, ils me regardent peut‑être de l’autre côté, seul sur ma bicyclette, et ils doivent se dire : « Il est pas bien ce mec ». Pendant ce temps, moi, j’avance, je traverse des forêts, des belles maisons, des parcs, des villages, et j’écoute le Tour de France, le jeune Paul Seixas, dix‑neuf ans, quatrième du classement général. Bravo à lui. Bravo à la jeunesse qui ose. Bravo aussi à Lamine Yamal, champion du monde espagnol, encore un enfant et déjà un géant. J’ai reçu des nouvelles de mon partenaire Rahal, qui a un club de foot. Les jeunes de treize ans ont gagné le championnat de la grande Casablanca. Bravo à eux. Vive la jeunesse.
Et moi, le retraité, je continue à pédaler. Tic tac. Après cent quarante‑huit kilomètres, je suis arrivé dans la banlieue de Saint Louis. Je vais dormir là, me lever tôt demain pour éviter la circulation. Je sens que je vais encore changer d’État après avoir traversé la ville. Saint Louis, fondée en 1764 par deux Français, Pierre Laclède et Auguste Chouteau, est une ville qui porte l’histoire de l’Amérique. C’est la ville des explorateurs Lewis et Clark, la ville du Gateway Arch, cette arche géante de 192 mètres qui symbolise la conquête de l’Ouest. C’est la ville du Mississippi, large comme un rêve, une frontière liquide entre deux mondes. On y trouve des quartiers anciens en briques rouges, des parcs immenses, des musées gratuits, une ambiance chaleureuse, une ville qui regarde vers l’avenir.
Demain, après avoir quitté Saint Louis, je traverserai le pont sur le Mississippi et j’entrerai dans l’Illinois, un État agricole, plat, vert, calme, avec des champs de maïs et des routes droites comme des flèches. L’Illinois, c’est le début de l’Est. Je sens déjà que New York se rapproche. J’ai traversé la Californie, l’Arizona, le Nouveau‑Mexique, le Texas, l’Oklahoma, un petit bout du Kansas, puis le Missouri. Il me reste l’Illinois, l’Indiana, l’Ohio, la Pennsylvanie, le New Jersey et enfin New York. Que des souvenirs, que des paysages, que des kilomètres de courage.
Ce soir, je vais manger une assiette de pâtes, deux bananes, faire quelques étirements, boire une boisson énergétique, et surtout dormir profondément. Je rêve de mon lit, de ma maison, de ma routine. C’est normal. Le voyage est beau, mais le repos est une victoire aussi. Un peu de patience, ça vient. À force, on retrouve toujours son nid.

Étape 42 : Saint Louis, Missouri

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