Étape 43 : Litchfield, Illinois

Ce matin, quand je quitte le Pen, je vais à la réception pour récupérer les cinquante dollars de caution. Je donne ma carte, et on me dit qu’il faut attendre neuf heures, que la responsable n’est pas encore là. Je leur dis que ce n’est pas possible, que je suis en vélo, que j’ai cent vingt‑quatre kilomètres à faire. Je demande le numéro du manager, j’insiste, je ne lâche pas. Finalement, après avoir parlé avec tous les employés, ils finissent par me rendre mes cinquante dollars. Je sors, je mets mon pantalon, et c’est là que je vois qu’il est déchiré. La chaleur, l’humidité, la sueur de ces derniers jours ont mangé le tissu. Je pars quand même, déchiré ou pas, parce que la route ne m’attend pas.
Je traverse Saint‑Louis pendant presque deux heures et demie. Les façades changent comme des visages : des maisons en briques rouges, solides, puis des rues abandonnées où les fenêtres sont vides, puis des quartiers plus propres, plus calmes. Les feux rouges sont partout, des centaines, et je les respecte tous, même quand la rue est déserte. Le matin, la ville est silencieuse, les magasins fermés, les trottoirs vides. Je roule au milieu de ces façades qui racontent chacune une histoire, comme si la ville me parlait sans bruit.
Puis j’arrive au Mississippi. Le fleuve apparaît comme une grande ligne d’eau brune, large, lente, presque immobile. Je sais qu’il vient de loin, du Minnesota, d’un petit lac appelé Itasca, et qu’il descend ensuite sur presque trois mille huit cents kilomètres avant d’aller mourir dans le golfe du Mexique. Je monte sur le pont en acier, je sens que je quitte quelque chose. Le fleuve est une frontière vivante. Je le traverse doucement, en regardant l’eau qui glisse sous moi, et je pense à tous ceux qui l’ont traversé avant moi.
De l’autre côté, je change d’État. L’Illinois. Mon huitième depuis Los Angeles. Le paysage se transforme d’un coup : fini les collines, ici tout est plat. Des champs de maïs à perte de vue, des routes droites, des fermes isolées. Le vent est chaud mais l’air moins humide qu’hier. Je contrôle mon effort, je roule doucement, je gère ma respiration. Je fais deux pauses, une courte, une un peu plus longue.
Je m’arrête pour une glace. Trois boules, parfum « Paris ». La dame me sert une quantité énorme pour six dollars. Beaucoup trop. Je n’en mange que la moitié. Pendant que je mange, une dame s’arrête avec son fils. Ils regardent ma plaque « New York ». Le gamin suit du doigt le parcours, il regarde le vélo chargé, il comprend tout de suite. C’est vrai qu’une plaque, ça parle à ma place. Les gens voient le trajet, ils voient le vélo lourd, et ils comprennent mon aventure sans que je dise un mot. La dame me demande si je ne suis pas fatigué. Je souris. Je continue.
Je traverse encore des champs, des petites villes, des routes droites où le soleil tape sans pitié. Je pense à ma famille, à la radio, à WhatsApp, à ces voix qui me suivent même au milieu de la campagne. C’est ça qui me donne l’énergie, cette présence qui ne me quitte pas. Je roule encore, encore, jusqu’à Litchfield, où je dors ce soir. Une petite ville tranquille, typique de l’Illinois, avec ses maisons en bois, ses stations‑service, ses rues droites. Je pose le vélo, je souffle, et je pense à demain. Une journée de plus, une page de plus dans ce voyage qui avance comme un fleuve lui aussi, lentement, mais toujours vers l’avant.

Étape 43 : Litchfield, Illinois

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