J’ai passé une nuit comme on en rêve quand on traverse un pays à vélo. Je me suis endormi d’un coup, la lumière restée allumée, comme si j’avais glissé dans un sommeil profond, presque un coma doux. Quand j’ai ouvert les yeux, il était 4h45. Hier, j’avais mal aux jambes, j’étais fatigué, tout tirait. Ce matin, plus rien. Une demi‑heure d’étirements, et je sentais que le sommeil avait réparé ce que la route avait abîmé. C’est fou comme le corps se reconstruit quand on lui donne juste quelques heures de paix.
Je suis parti à 6h30. La dame d’origine hindoue qui tient le petit hôtel m’a réveillé avec de l’encens. Elle était dehors, en train de faire ses prières autour des fleurs et des arbres. Elle tournait lentement, comme si elle saluait la nature. Elle m’a souhaité bon voyage, peut‑être qu’elle a glissé une bénédiction pour moi dans ses gestes. Je l’ai remerciée et j’ai pris la route.
La température est montée jusqu’à 32° à l’ombre. Ici, l’Oklahoma est étonnant : on imagine un État sec, plat, poussiéreux. Mais non. C’est vert partout. Les forêts, les champs de maïs, les prairies épaisses. La région reçoit presque un mètre de pluie par an, parfois plus, et ça se voit. Le sol est riche, noir, fertile. On cultive surtout le maïs, le blé, le soja. Les grandes plaines sont aussi des terres d’élevage : vaches, chevaux, bisons parfois. Aujourd’hui, j’ai vu des vaches tranquilles, des chevaux qui semblaient heureux, la nourriture abondante. J’ai croisé une biche, rapide, élégante, et malheureusement beaucoup d’animaux morts sur la route. La vie et la mort se mélangent ici, comme partout où la nature est vaste.
Je suis la Route 66. Par moments, elle se transforme en quatre voies, puis redevient une petite route ancienne. J’ai contourné Oklahoma City pour gagner du temps. J’ai traversé des quartiers où les pavillons sont fermés, des zones où on ne rentre pas si on n’habite pas là. Tout le long, la banlieue s’étire. Et puis, soudain, des maisons solitaires, magnifiques, posées sur de grands terrains. Tout est rangé, propre, à sa place. Les Américains aiment leur maison, leur voiture. On le voit tout de suite : un coffre propre, une pelouse coupée, une façade entretenue. On peut dire ce qu’on veut, mais l’être humain cherche toujours la même chose : un toit, une famille, un endroit où fêter un anniversaire.
À un moment, un policier s’est arrêté pendant que je regardais mon téléphone. Il m’a demandé si j’avais un problème. Je lui ai dit que tout allait bien. Il m’a souhaité bon voyage et il est reparti. Plus tard, vers 15h30, la chaleur était écrasante. Je me suis arrêté pour m’arroser, mais l’eau était chaude. Un monsieur dans un pick‑up de travail s’est arrêté. Il m’a demandé si j’avais un problème. Je lui ai dit que non, juste très chaud. Il m’a demandé si je voulais de l’eau. J’ai dit oui. Il m’a donné deux bouteilles glacées. Le bonheur parfait. Je l’ai remercié du fond du cœur.
Les motards passent sans casque, certains me font signe avec la main. Ils doivent se dire : celui‑là, il est fou de rouler sous cette chaleur. Moi, j’avance doucement, mais j’avance.
Demain, c’est le grand match Espagne – France. Je pense que la France va gagner 2–1.
Ce soir, ce sera simple : pâtes, une banane, et repos. New York est encore loin, mais chaque jour me rapproche.
Chandler, où je dors ce soir, est une petite ville fondée à la fin du XIXᵉ siècle, sur la ligne du chemin de fer. Elle a été reconstruite après un énorme cyclone en 1897. C’est une ville typique de l’Oklahoma : calme, entourée de verdure, avec des maisons anciennes et des rues larges. On sent l’histoire des pionniers, des fermiers, des familles qui ont traversé les générations. C’est un endroit tranquille pour reprendre des forces avant de repartir demain.
